Pour la première édition de la Rencontre Africaine de la Finance Islamique (RAFI), les Alumni du Département de Finance Islamique de Financia Business School Paris posent, le 31 janvier à Dakar, un débat critique sur les freins à l’expansion des Sukuk corporate. Un marché à deux vitesses dans l'Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA).
Source : https://www.lejecos.com/FINANCE-ISLAMIQUE-DANS-L-E...

Alors que la finance islamique était censée démocratiser l'accès au capital dans l'Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA), une fracture nette se dessine : d'un côté, des États qui utilisent le Sukuk comme une arme de souveraineté budgétaire ; de l'autre, un secteur corporate qui peine à exister.
Par l’adoption de cadres réglementaires audacieux dès 2014, l’UMOA s’est rêvée en hub de la finance alternative. Dix ans plus tard, le constat est sans appel : le Sukuk est devenu l’apanage du souverain. Si le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Togo ont levé des centaines de milliards de FCFA, le « Corporate » reste le grand absent de cette révolution financière.
L'analyse comparative des Sukuk (titres financiers islamiques) au sein de l'Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA) révèle une dynamique intéressante.
Le Sukuk Souverain : L’ogre du marché
Pour les États de l'Union, le Sukuk n'est plus une curiosité, c'est un pilier. En adossant ces titres à des actifs publics (écoles, infrastructures, cités administratives), les gouvernements ont réussi un tour de force : attirer une liquidité immense, notamment celle des banques de la zone qui y voient un placement sûr et éligible au refinancement de la BCEAO.
Le souverain bénéficie d'une fiscalité sur-mesure et d'une dispense de droits d'enregistrement sur les transferts d'actifs. En revanche, cette domination crée un "effet d'éviction". La liquidité disponible est d’autant plus absorbée par les titres d'État que les investisseurs institutionnels délaissent les projets privés, jugés plus complexes et plus risqués.
Le Sukuk Corporate : Le parcours du combattant
Pourquoi, malgré l'abondance de projets industriels, le secteur privé ne s'empare-t-il pas du Sukuk ? La réponse tient en trois mots : coût, actifs et confiance.
Contrairement à l'État qui dispose d'un patrimoine foncier immense, une entreprise privée doit souvent isoler des actifs "propres" (non hypothéqués) pour structurer son Sukuk. Dans une économie où le foncier est le premier gage des banques classiques, le réservoir d'actifs disponibles pour le Sukuk est réduit à peau de chagrin.
Du coup, émettre un Sukuk corporate coûte cher. Entre les honoraires du Shari’ah Board, les frais de notation (Rating) obligatoires et les conseils juridiques, la facture est souvent dissuasive pour une PME, voire pour une grande entreprise.
Une asymétrie de risque et de liquidité
La comparaison s'arrête là où commence la réalité du marché secondaire. Un Sukuk du Trésor sénégalais ou ivoirien se revend en quelques clics. Un Sukuk corporate, lui, est souvent "emprisonné" dans les bilans des investisseurs jusqu'à son échéance (Buy and Hold).
Le nœud se situe dans la structuration et les Actifs sous-jacents.
Les Sukuk doivent être adossés à des actifs tangibles (pas d'intérêt, mais un partage de profit ou de loyer). Le problème ne se pose pas pour les Souverains qui utilisent généralement des actifs immobiliers publics ou des infrastructures (écoles, hôpitaux, routes) via une structure de type Sukuk Al-Ijarah (location-vente).
Pour les Corporate, les choses sont plus compliquées. Les actifs sont plus variés mais plus limités (sièges sociaux, parcs de machines). La difficulté pour le privé réside dans la disponibilité d'actifs "propres" (sans hypothèque préalable) pour servir de support à l'émission.
De même, les Souverains bénéficient de la signature de l'État. Malgré l’existence de risque souverain, ils sont perçus comme "sans risque" au niveau régional, ce qui attire massivement les banques de l'UMOA pour leurs besoins de liquidités.
Quant aux Corporate, ils doivent souvent faire l'objet d'une notation par des agences et pour compenser le risque plus élevé, ils offrent des marges de profit (rendements) supérieures aux Sukuk étatiques.
Pour les Corporate, les choses se corsent aux plans règlementaire et fiscal. Bien que l’AMF-UMOA ait harmonisé les règles, les émetteurs privés font face à des coûts de transaction plus élevés (frais de notaire pour le transfert d'actifs, fiscalité moins avantageuse que le souverain dans certains pays de la zone). Les États, eux, bénéficient souvent de lois d'habilitation spécifiques qui simplifient les transferts d'actifs et exonèrent l'opération de droits d'enregistrement ou de taxes sur les revenus de capitaux mobiliers.
C’est aussi l’histoire du plus et du moins liquide sur le marché secondaire.
Place au débat
Pour les premiers (Souverains), ils sont admis aux opérations de refinancement de la BCEAO, ce qui les rend extrêmement attractifs pour les banques commerciales de l'union. En revanche, pour les seconds (Corporate), moins liquides, les volumes d'émission sont plus faibles et les investisseurs (souvent institutionnels comme les caisses de retraite) ont tendance à les conserver jusqu'à l'échéance (Buy and Hold).
Or, sans une liquidité garantie et sans une prime de risque attractive (le rendement du Corporate est parfois trop proche du souverain pour justifier le risque supplémentaire), le privé restera dans l'ombre du public.
Tous ces freins à l’expansion des sukuk Corporate feront l’objet, le 31 janvier prochain à Dakar, de débats animés par un panel d’experts reconnus, issus des secteurs bancaire, financier et du conseil, garantissant des analyses croisées et des perspectives opérationnelles. Ce sera lors du Colloque organisé par les Alumni du Département de Finance Islamique de Financia Business School Paris, dans le cadre la première édition de la Rencontre Africaine de la Finance Islamique (RAFI).
Vers une "Transformation Systémique" du marché ?
Pour que le Sukuk corporate ne reste pas une simple note de bas de page dans les rapports de la BRVM, un changement de paradigme est nécessaire. Il urge d'aligner le traitement fiscal du privé sur celui du souverain. Par ailleurs, l'émergence de fonds de garantie dédiés à la finance islamique pourrait rassurer les investisseurs sur les premières émissions privées.
Le Sukuk dans l’UMOA est aujourd'hui un oiseau qui ne bat que d'une aile. Si l'aile souveraine est puissante et porte la dette publique, l'aile corporate est atrophiée. Tant que les barrières à l'entrée pour les entreprises privées ne seront pas brisées, la finance islamique restera ce qu'elle est actuellement : un outil de refinancement pour l'État, plutôt qu'un moteur de croissance pour le tissu industriel.
Le défi de 2026 est clair : passer d'une finance islamique d'État à une finance islamique de marché.
*Entreprise
Malick NDAW
Par l’adoption de cadres réglementaires audacieux dès 2014, l’UMOA s’est rêvée en hub de la finance alternative. Dix ans plus tard, le constat est sans appel : le Sukuk est devenu l’apanage du souverain. Si le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Togo ont levé des centaines de milliards de FCFA, le « Corporate » reste le grand absent de cette révolution financière.
L'analyse comparative des Sukuk (titres financiers islamiques) au sein de l'Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA) révèle une dynamique intéressante.
Le Sukuk Souverain : L’ogre du marché
Pour les États de l'Union, le Sukuk n'est plus une curiosité, c'est un pilier. En adossant ces titres à des actifs publics (écoles, infrastructures, cités administratives), les gouvernements ont réussi un tour de force : attirer une liquidité immense, notamment celle des banques de la zone qui y voient un placement sûr et éligible au refinancement de la BCEAO.
Le souverain bénéficie d'une fiscalité sur-mesure et d'une dispense de droits d'enregistrement sur les transferts d'actifs. En revanche, cette domination crée un "effet d'éviction". La liquidité disponible est d’autant plus absorbée par les titres d'État que les investisseurs institutionnels délaissent les projets privés, jugés plus complexes et plus risqués.
Le Sukuk Corporate : Le parcours du combattant
Pourquoi, malgré l'abondance de projets industriels, le secteur privé ne s'empare-t-il pas du Sukuk ? La réponse tient en trois mots : coût, actifs et confiance.
Contrairement à l'État qui dispose d'un patrimoine foncier immense, une entreprise privée doit souvent isoler des actifs "propres" (non hypothéqués) pour structurer son Sukuk. Dans une économie où le foncier est le premier gage des banques classiques, le réservoir d'actifs disponibles pour le Sukuk est réduit à peau de chagrin.
Du coup, émettre un Sukuk corporate coûte cher. Entre les honoraires du Shari’ah Board, les frais de notation (Rating) obligatoires et les conseils juridiques, la facture est souvent dissuasive pour une PME, voire pour une grande entreprise.
Une asymétrie de risque et de liquidité
La comparaison s'arrête là où commence la réalité du marché secondaire. Un Sukuk du Trésor sénégalais ou ivoirien se revend en quelques clics. Un Sukuk corporate, lui, est souvent "emprisonné" dans les bilans des investisseurs jusqu'à son échéance (Buy and Hold).
Le nœud se situe dans la structuration et les Actifs sous-jacents.
Les Sukuk doivent être adossés à des actifs tangibles (pas d'intérêt, mais un partage de profit ou de loyer). Le problème ne se pose pas pour les Souverains qui utilisent généralement des actifs immobiliers publics ou des infrastructures (écoles, hôpitaux, routes) via une structure de type Sukuk Al-Ijarah (location-vente).
Pour les Corporate, les choses sont plus compliquées. Les actifs sont plus variés mais plus limités (sièges sociaux, parcs de machines). La difficulté pour le privé réside dans la disponibilité d'actifs "propres" (sans hypothèque préalable) pour servir de support à l'émission.
De même, les Souverains bénéficient de la signature de l'État. Malgré l’existence de risque souverain, ils sont perçus comme "sans risque" au niveau régional, ce qui attire massivement les banques de l'UMOA pour leurs besoins de liquidités.
Quant aux Corporate, ils doivent souvent faire l'objet d'une notation par des agences et pour compenser le risque plus élevé, ils offrent des marges de profit (rendements) supérieures aux Sukuk étatiques.
Pour les Corporate, les choses se corsent aux plans règlementaire et fiscal. Bien que l’AMF-UMOA ait harmonisé les règles, les émetteurs privés font face à des coûts de transaction plus élevés (frais de notaire pour le transfert d'actifs, fiscalité moins avantageuse que le souverain dans certains pays de la zone). Les États, eux, bénéficient souvent de lois d'habilitation spécifiques qui simplifient les transferts d'actifs et exonèrent l'opération de droits d'enregistrement ou de taxes sur les revenus de capitaux mobiliers.
C’est aussi l’histoire du plus et du moins liquide sur le marché secondaire.
Place au débat
Pour les premiers (Souverains), ils sont admis aux opérations de refinancement de la BCEAO, ce qui les rend extrêmement attractifs pour les banques commerciales de l'union. En revanche, pour les seconds (Corporate), moins liquides, les volumes d'émission sont plus faibles et les investisseurs (souvent institutionnels comme les caisses de retraite) ont tendance à les conserver jusqu'à l'échéance (Buy and Hold).
Or, sans une liquidité garantie et sans une prime de risque attractive (le rendement du Corporate est parfois trop proche du souverain pour justifier le risque supplémentaire), le privé restera dans l'ombre du public.
Tous ces freins à l’expansion des sukuk Corporate feront l’objet, le 31 janvier prochain à Dakar, de débats animés par un panel d’experts reconnus, issus des secteurs bancaire, financier et du conseil, garantissant des analyses croisées et des perspectives opérationnelles. Ce sera lors du Colloque organisé par les Alumni du Département de Finance Islamique de Financia Business School Paris, dans le cadre la première édition de la Rencontre Africaine de la Finance Islamique (RAFI).
Vers une "Transformation Systémique" du marché ?
Pour que le Sukuk corporate ne reste pas une simple note de bas de page dans les rapports de la BRVM, un changement de paradigme est nécessaire. Il urge d'aligner le traitement fiscal du privé sur celui du souverain. Par ailleurs, l'émergence de fonds de garantie dédiés à la finance islamique pourrait rassurer les investisseurs sur les premières émissions privées.
Le Sukuk dans l’UMOA est aujourd'hui un oiseau qui ne bat que d'une aile. Si l'aile souveraine est puissante et porte la dette publique, l'aile corporate est atrophiée. Tant que les barrières à l'entrée pour les entreprises privées ne seront pas brisées, la finance islamique restera ce qu'elle est actuellement : un outil de refinancement pour l'État, plutôt qu'un moteur de croissance pour le tissu industriel.
Le défi de 2026 est clair : passer d'une finance islamique d'État à une finance islamique de marché.
*Entreprise
Malick NDAW
Source : https://www.lejecos.com/FINANCE-ISLAMIQUE-DANS-L-E...







