Éliminer Ousmane Sonko, c’est méconnaître la force des symboles et des aspirations populaires. Ceux qui mettent le feu pour consumer leur adversaire risquent de périr dans les flammes qu’ils auront eux-mêmes allumées. Le Sénégal vaut mieux que ces calculs mortifères
ÉLIMINER OUSMANE SONKO PAR TOUS LES MOYENS ?
Quelle inconscience ! Quel aveuglement politique ! Quel mépris de la force des peuples et du pouvoir des symboles !
Les propos qui appellent à l’élimination d’Ousmane Sonko sont d’une gravité extrême. Ils révèlent une méconnaissance inquiétante de la société sénégalaise, de ses fractures, de ses aspirations et des ressorts profonds de la mobilisation populaire.
Je crois que ceux qui tiennent de tels propos ne mesurent ni l’ampleur de l’attachement que Sonko suscite ni la profondeur de l’adhésion populaire dont il est devenu l’un des foyers. Ils ne comprennent surtout pas une dimension essentielle du politique : la force du symbolique.
Sonko n’est pas seulement un homme politique. Pour une partie importante de la jeunesse et de la population, il est devenu une figure à la fois romantique et conceptuelle, un symbole de rupture, de dignité, de souveraineté et d’espérance. On peut contester ses idées, critiquer ses choix et combattre son projet. Mais ne pas saisir cette dimension, c’est passer à côté du phénomène politique qu’il incarne.
Il y a d’ailleurs un paradoxe troublant chez ceux qui le qualifient de « messie » pour le disqualifier. Ils semblent ignorer que ce qu’ils appellent le messianisme peut aussi traduire une demande sociale : celle d'une rupture, d'une justice longtemps attendue et d'un avenir auquel une partie du peuple aspire. Lorsqu'une société investit un homme d'une telle charge symbolique, il ne suffit pas de railler cette identification pour la faire disparaître. Il faut en comprendre les causes.
Et ceux qui emploient le mot « messie » devraient réfléchir à ce que l'histoire nous enseigne : lorsque des individus voient dans une figure l'incarnation de leurs espoirs, certains sont prêts à consentir à des sacrifices considérables pour la défendre. Ce n'est pas une raison de glorifier cette ferveur ; c'est une raison de mesurer lucidement la puissance qu'elle peut représenter. La méconnaître, c'est prendre le risque de confondre une personne avec les aspirations collectives qui la dépassent.
On peut chercher à neutraliser un homme ; on ne décrète pas l'effacement d'un symbole.
C'est là que réside le danger. Ceux qui croient pouvoir allumer un incendie pour consumer leur adversaire pourraient bien être les premiers à en subir les flammes. Ils sous-estiment la puissance de l'adhésion populaire et surestiment leur capacité à maîtriser les conséquences de leurs actes. Une colère collective, une fois libérée, peut échapper aux calculs de ceux qui l'ont provoquée.
Qu'ils y réfléchissent sérieusement : ils pourraient déclencher une dynamique dont ils seraient eux-mêmes les premières victimes, jusqu'à y perdre la vie. Ce n'est ni une menace ni un appel à la violence, mais un avertissement face à une irresponsabilité dont les conséquences pourraient être tragiques.
Le Sénégal a déjà payé un prix trop lourd en vies humaines. Faut-il attendre de nouveaux drames et de nouvelles familles endeuillées pour comprendre que la politique ne saurait devenir un jeu avec la mort ?
Le pouvoir passe. Les ambitions s'épuisent. Mais les peuples gardent longtemps la mémoire des injustices et des humiliations.
L'histoire est impitoyable avec ceux qui confondent la maîtrise des institutions avec celle des peuples. On peut instrumentaliser une règle ou fermer la porte à un candidat ; on ne maîtrise pas par décret les consciences, les imaginaires et les aspirations collectives.
Le véritable courage politique consiste à affronter un adversaire dans le respect des règles démocratiques, non à chercher à l'éliminer parce que sa présence dérange ou inquiète.
Le Sénégal n'appartient à aucun clan, à aucun parti et à aucun homme. Sa paix vaut plus que toutes les ambitions. Sa jeunesse vaut plus que tous les calculs. Et aucune victoire politique ne justifie qu'une seule vie soit sacrifiée.
Que ceux qui soufflent sur les braises méditent cette vérité : on peut allumer un incendie en croyant en choisir les victimes. Mais le feu ne reconnaît ni les calculs ni les rangs. Il peut finir par dévorer ceux qui l'ont allumé.
Il est encore temps de faire prévaloir la lucidité sur l'aveuglement, la responsabilité sur l'arrogance et la démocratie sur la confrontation.
Car le pire aveuglement politique est de croire qu'en voulant abattre un homme, on ne risque pas de mettre à genoux toute une nation.







