Depuis plus de dix ans, Amadou Abdou Thiaw, ingénieur en réseaux et chef de service à la SONATEL, porte bénévolement un projet qui pourrait révolutionner la gestion des urgences au Sénégal : le « 221 ». Un numéro unique qui va centraliser police, pompiers, SAMU et gendarmerie. Un numéro d’urgence accessible sans crédit et géolocalisé en temps réel. Plus de 6 400 citoyens ont déjà signé la pétition. Il ne reste que le feu vert des autorités.
​C'était une nuit ordinaire. En 2008, un homme découvre sa petite sœur de 12 ans, inconsciente, la corde autour du cou. Il la décroche, alerte la famille puis saisit son téléphone, les mains tremblantes. Il compose le 18, personne. Le 17, idem. Il prend l'initiative de la conduire à l'hôpital le plus proche. On refuse de la prendre en charge. Le deuxième établissement refuse aussi. Il reprend la route, l'enfant avec eux. Mais malheureusement, elle a fini par succomber au cours du trajet vers le troisième établissement.
​C'est ce récit glaçant, rapporté par son ami proche, qui a définitivement fait basculer la trajectoire d'Amadou Abdou Thiaw. « C'était extrêmement douloureux d'entendre ce récit de la bouche de mon ami », confie-t-il. « Il m'a dit : "Je ne savais pas quoi faire. J'ai appelé. Personne n'a répondu. Nous avons fait aussi vite que nous avions pu, mais les hôpitaux ont refusé de la prendre en charge. Et je l'ai regardée partir." »
​Une phrase qui a tout changé. « Ce jour-là , j'ai compris que ce n'était pas un problème de moyens. C'est un problème de système. Et un système, ça se construit. »
​Un citoyen, une conviction
​Ingénieur en réseaux et systèmes, data analyste, Amadou Abdou Thiaw aurait pu se contenter de sa carrière bien établie à la SONATEL. Mais depuis plus de dix ans, il a choisi de consacrer son temps libre à ce projet, sans aucun but lucratif.
​« Je porte ce projet avec la conviction que les compétences techniques ont une responsabilité citoyenne », dit-il simplement.
​La petite fille de 12 ans qui n'a pas survécu au cours de son évacuation avait peut-être une chance. Un numéro unique, géolocalisé, avec un dispatch en moins de 60 secondes, aurait peut-être changé le cours de cette nuit-là .
​Cinq numéros. Aucune coordination.
​La réalité du système d'urgence sénégalais est implacable. « Aujourd'hui, un citoyen en détresse doit naviguer entre le 17, le 18, le 1515, le 800 00 20 20 et le 116. Cinq numéros distincts, sans aucune interconnexion entre eux, sans géolocalisation automatique, avec des délais d'intervention dépassant les 30 minutes hors de Dakar. C'est inacceptable », déplore le porteur du projet 221.
​Le tableau est alarmant. Le SAMU ne dispose que de 5 antennes pour 14 régions. Le dispatch des pompiers reste manuel et radio. La gendarmerie utilise un numéro long, difficilement mémorisable, surtout lorsqu’on est en état de choc. Aucun de ces services ne géolocalise automatiquement l'appelant. En cas d'urgence, il faut savoir quel numéro composer, avoir du crédit téléphonique et espérer que quelqu'un décroche. Pour 19 millions de Sénégalais, c'est le seul filet de sécurité disponible.
​La solution : un seul numéro pour tous les secours
​Depuis 2015, Amadou Abdou Thiaw travaille bénévolement, en dehors de ses responsabilités à la SONATEL où il occupe le poste de Chef du Service Pilotage de la Performance, sur une réponse systémique à ce vide : le Projet 221.
​Un numéro unique, le 221, centralisant l'ensemble des services d'urgence au sein d'un Centre National de Réception et de Dispatch (CNRD), opérationnel 24h/24, accessible depuis tout téléphone, y compris sans crédit téléphonique. Police, gendarmerie, pompiers, SAMU, hôpitaux, protection de l'enfance : un seul appel suffit. Le dispatch est assisté par ordinateur, avec un temps de traitement cible inférieur à 60 secondes.
​« Le 221 couvre l'ensemble du spectre des urgences : malaise cardiaque, accident de la route, incendie, noyade, violence domestique, inondation, catastrophe naturelle, protection de l'enfance, cyberattaques et même les demandes urgentes de dons de sang, vérifiées avant diffusion aux volontaires référencés », détaille Amadou Abdou Thiaw.
​Une application mobile pensée pour tous les Sénégalais
​Le projet s'accompagne d'une application mobile 221, déjà disponible en version bêta, conçue pour être accessible et inclusive. Avec 23 millions d’abonnés mobiles, les fonctionnalités de cette application vont bien au-delà d'un simple bouton d'appel. Il suffit de cliquer sur « SOS » pour déclencher un appel direct au CNRD avec transmission automatique de la position GPS de l’appelant. Une alerte silencieuse permet aux victimes de violences domestiques ou de braquages d'envoyer discrètement leur géolocalisation, sans avoir à parler. Un mode « Témoin » permet de signaler un accident impliquant des tiers en précisant la nature de l'urgence et le nombre de victimes.
​L'interface est disponible en français, wolof et anglais, avec une extension prévue vers le pulaar, le sérère et le diola. Un réseau de volontaires professionnels de santé, secouristes et donneurs de sang est également intégré. En cas d'urgence, les volontaires géolocalisés à proximité du drame sont notifiés pour intervenir en amont des secours officiels.
​Un dossier complet, un budget documenté
​Le Projet 221 n'en est plus au stade de l'idée. Le dossier technique est finalisé, la propriété intellectuelle sécurisée, l'application bêta en ligne et le budget, documenté dans ses moindres détails, est estimé à 14,3 milliards FCFA.
​Sur le volet financier, Amadou Abdou Thiaw se veut précis et rassurant : « Le modèle de financement envisagé repose sur une contribution de l'État à hauteur de 55 %, complétée par des partenaires privés (18 %), des bailleurs internationaux comme l'AFD, l'Union européenne, la Banque mondiale, l'UIT, l'USAID (23 %) et des recettes propres (4 %). Pour ce prix-là , 23 millions de Sénégalais seront protégés pendant des décennies. »
​Sur le calendrier, le porteur du projet est tout aussi structuré : « Le déploiement est prévu en quatre phases, avec une couverture de Dakar et des principales régions dès les six premiers mois, et une extension nationale en 24 mois. Le modèle s'inspire des systèmes éprouvés : le 112 européen et le 911 américain, adaptés au contexte sénégalais. »
​Pour convaincre les derniers sceptiques, il replace le projet dans une dynamique continentale incontournable : « Le Kenya et le Ghana ont le 999, le Rwanda et l'Afrique du Sud ont le 112 avec géolocalisation et dispatch centralisé. Le Maroc a le 15 et le 150 pour les urgences médicales. La Côte d'Ivoire est en train de travailler sur son propre système. Le Sénégal, qui se positionne comme hub technologique de l'Afrique de l'Ouest, ne peut pas rester en dehors de ce mouvement continental. Nous invitons tout bailleur national ou international, institutions multilatérales, fonds de développement, partenaires privés, à rejoindre le projet et à contribuer à faire du Sénégal un modèle africain de sécurité civile. »
​L'appel aux décideurs
​La pétition citoyenne portant le projet a déjà recueilli 6 408 signatures, avec un taux d'engagement de 9 % sur LinkedIn. Amadou Abdou Thiaw adresse un appel solennel aux plus hautes autorités de l'État : « La mobilisation est là . Il ne manque qu'un signal politique pour que le 221 devienne réalité », lance-t-il, avant de formuler trois demandes concrètes au Président de la République, au Premier ministre et au ministère de l'Intérieur.
​La première est d'ordre symbolique autant que stratégique : « Nous demandons la validation officielle du principe du numéro d'urgence unique 221 et son inscription dans la feuille de route gouvernementale comme priorité nationale de sécurité publique. C'est un acte politique fort, attendu par des millions de Sénégalais. »
​La deuxième relève de la gouvernance : « Il faut constituer un Comité interministériel de pilotage réunissant les ministères de l'Intérieur, de la Santé, des Télécommunications et des Finances, pour une gouvernance unifiée du projet dès son lancement. »
​La troisième, enfin, est financière : « Nous demandons l'ouverture formelle des négociations avec l'AFD, l'Union européenne, la Banque mondiale, l'UIT et l'USAID pour financer le dispositif. Le budget est documenté : 14,3 milliards de FCFA sur 24 mois », conclut le porteur du projet, dont la détermination, après une décennie de travail bénévole, ne faiblit pas face à l’urgence de sauver des vies qui basculent pour une simple défaillance technique.
​Pétition : https://c.org/gtwT6HksCt | Application : https://thiawamadou-zoo.github.io/221/









