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Chute libre des filières scientifiques : De 27,8 % à 15,55 % au Bac, les révélations de deux experts sur un naufrage national


Rédigé le Mardi 21 Juillet 2026 à 15:13 | Lu 69 fois | 0 commentaire(s)




Le constat est sans appel. Au baccalauréat 2026, les candidats des filières scientifiques ne représentent plus que 15,55 % des effectifs. Un chiffre en décalage avec les ambitions affichées par les pouvoirs publics, qui veulent faire des sciences, de la technologie et de l’innovation les moteurs de la transformation économique du Sénégal. Derrière cette baisse continue se cache pourtant une réalité bien plus complexe qu’un simple désintérêt des élèves pour les mathématiques ou la physique. Enseignement, orientation, environnement familial, confiance en soi : deux spécialistes interrogés par Seneweb décryptent les causes profondes d’un phénomène qui prend racine bien avant le baccalauréat.

​Une hémorragie continue dès le premier cycle et le lycée

​Premier constat : le décrochage ne commence pas en Terminale. Pour Baye Dieng, psychologue-conseiller et chef de la Division Orientation et Appui psychosocial au Centre national de l’orientation scolaire et professionnelle (Cnosp), les chiffres du bac ne reflètent qu’une partie de la réalité. « Cette cohorte qui représente aujourd’hui 15,55 % des candidats scientifiques était composée de 27,8 % d’élèves en seconde scientifique il y a trois ans », souligne-t-il. Entre l’entrée au lycée et le baccalauréat, une part importante des élèves quitte donc les séries scientifiques à travers des réorientations, des redoublements ou des abandons. Le véritable défi n’est donc pas seulement d’attirer davantage d’élèves vers ces filières, mais aussi de les y maintenir.

​Pour le professeur Madiagne Diallo, mathématicien et expert en aide à la décision, ce décrochage s’installe même plus tôt. Les difficultés rencontrées en mathématiques apparaissent souvent dès le primaire et s’accumulent progressivement jusqu’à influencer les choix d’orientation au lycée. En d’autres termes, le baccalauréat ne fait que révéler un désengagement construit au fil de la scolarité.

​Pédagogie théorique, manque d'équipements et déficit de confiance

​Les deux spécialistes mettent également en cause les méthodes d’enseignement. Les sciences restent souvent abordées de manière théorique, avec peu d’expérimentation et de mise en pratique. « Tant que l’élève ne comprend pas l’utilité de ce qu’il apprend, son intérêt sera dispersé », estime le Pr Madiagne Diallo, qui plaide pour un enseignement davantage fondé sur les manipulations, les projets et la résolution de problèmes concrets.

​Les conclusions de l’étude menée par le ministère de l’Éducation nationale sur les déterminants du faible accès et du maintien dans les séries scientifiques vont dans le même sens. Le rapport met en évidence un manque d’enseignants qualifiés dans certaines disciplines, des laboratoires insuffisamment équipés, des classes souvent surchargées ainsi que des méthodes d’enseignement et d’évaluation qui renforcent l’image de filières particulièrement difficiles. Dans ce contexte, les sciences apparaissent comme un parcours réservé à une minorité, ce qui décourage progressivement de nombreux élèves.

​Les difficultés ne sont toutefois pas uniquement d’ordre pédagogique. L’étude révèle aussi un facteur longtemps négligé : le sentiment d’efficacité personnelle, autrement dit la confiance qu’un élève accorde à sa capacité de réussir. « Beaucoup développent très tôt la conviction qu’ils ne sont pas faits pour les sciences. À force d’accumuler des expériences scolaires négatives, ils associent les mathématiques, la physique, la chimie ou les SVT à l’échec », explique Baye Dieng. Cette perception finit par peser lourdement sur les choix d’orientation, parfois davantage que les aptitudes réelles des élèves.

​Le professeur Madiagne Diallo écarte d’ailleurs toute idée d’une baisse des capacités intellectuelles. Selon lui, rien ne permet d’affirmer que les élèves sénégalais sont moins performants qu’auparavant. Les résultats dépendent surtout de la qualité de l’enseignement, des méthodes pédagogiques, du temps consacré aux apprentissages, des infrastructures et de l’environnement familial. « Le problème est davantage celui du système que celui des enfants », résume-t-il.

​Poids des représentations familiales et failles de l'orientation

​Au-delà de l’école, le milieu familial pèse également dans les choix d’orientation. Beaucoup de parents continuent de percevoir les filières scientifiques comme longues, difficiles et risquées. Les deux spécialistes estiment pourtant que cette perception ne correspond plus aux réalités du marché de l’emploi. Les besoins en ingénieurs, techniciens, spécialistes du numérique, de l’intelligence artificielle, de l’énergie ou encore des biotechnologies ne cessent de croître, alors que ces métiers restent peu visibles dans l’espace public. « Beaucoup de familles perçoivent encore les filières scientifiques comme longues, difficiles et risquées, alors que le marché du travail leur est plutôt favorable », souligne le Pr Diallo.

​Autre maillon jugé perfectible : l’orientation scolaire. Si le Cnosp est chargé d’accompagner les élèves dans leurs choix, Baye Dieng regrette que les services spécialisés ne soient pas systématiquement associés lors des changements de série. Dans certains établissements, des réorientations sont décidées par les conseils de classe sans qu’un véritable profilage des élèves ne soit réalisé, ce qui peut conduire certains à abandonner les sciences sans une évaluation approfondie de leur potentiel.

​Gouvernance et stratégie globale : Les leviers pour inverser la tendance

​Pourquoi, malgré les nombreuses réformes annoncées depuis plus d’une décennie, la situation continue-t-elle de se dégrader ? Pour le professeur Madiagne Diallo, le Sénégal ne souffre pas d’un déficit de recommandations, mais d’un déficit de mise en œuvre. « Les diagnostics sont connus depuis longtemps. Ce qui manque, c’est une gouvernance capable de transformer les recommandations en programmes financés, coordonnés, évalués et corrigés dans la durée », analyse-t-il.

​Baye Dieng estime, lui aussi, que les politiques publiques n’ont abordé le problème que de manière partielle. Améliorer les infrastructures sans agir sur les représentations des élèves, recruter davantage d’enseignants sans renforcer l’orientation ou sensibiliser les familles sans mieux valoriser les carrières scientifiques ne suffit pas à inverser durablement la tendance. Pour lui, la promotion des sciences doit mobiliser l’école, les familles, les enseignants, les psychologues-conseillers, les universités, les entreprises et les pouvoirs publics.

​Les deux spécialistes plaident ainsi pour une stratégie globale : améliorer les conditions d’enseignement, moderniser les pratiques pédagogiques, renforcer les laboratoires, développer les clubs et concours scientifiques, intervenir très tôt pour renforcer la confiance des élèves et mieux faire connaître les débouchés des métiers scientifiques.

​Au-delà de la baisse des effectifs dans les séries scientifiques, c’est la capacité du Sénégal à former les ingénieurs, chercheurs, techniciens et spécialistes dont il aura besoin pour réussir sa transformation économique qui est en jeu. Pour Baye Dieng comme pour le Pr Madiagne Diallo, le recul des filières scientifiques n’est pas une fatalité. Mais il ne pourra être inversé qu’à condition d’agir simultanément sur l’école, l’orientation, les familles et la valorisation des métiers scientifiques. Sans cette approche globale, les ambitions affichées par les pouvoirs publics risquent, une fois encore, de se heurter à la réalité des chiffres.



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