Une simple route bitumée, un grand rond-point, un panneau de signalisation défraîchi, et soudain, le monde bascule. D’un côté, Touba, la cité des interdits, une gigantesque zone non-fumeur (30 000 hectares), la plus vaste au monde où la cigarette -sous toutes ses formes- est proscrite dans les espaces publics comme privés. De l’autre, Mbacké, la frontière de tous les excès. Là où tout ce qui est interdit à Touba devient subitement autorisé. Bienvenue à la frontière entre le sacré et le profane.
À Touba, allumer une cigarette est pire qu’une infraction pénale. C’est un sacrilège ! Ici, sur près de 30 000 hectares à la ronde, le tabac est formellement banni au même titre que l’alcool, la musique profane ainsi que les jeux de hasard. Un Ndigël signé par le Khalife général des Mourides depuis plusieurs décennies et appliqué à la lettre par les résidents et les pèlerins qui convergent par millions à Touba pour célébrer le départ en exil de Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du mouridisme et propriétaire exclusif de cette cité sainte devenue un titre foncier (après un bail en 1928) depuis 1976 appartenant à la famille maraboutique.
Parmi les 6,5 millions de pèlerins qui font le voyage chaque année, les fumeurs se comptent évidemment par milliers. Certains, pour respecter la sacralité des lieux, optent pour l’abstinence. Un difficile challenge pour les accros qu’ils sont. D’autres qui n’arrivent pas à se passer de leur dose quotidienne de nicotine se trouvent entre le marteau de devoir faire quotidiennement la navette Touba-Mbacké et l’enclume de trouver des subterfuges.
Les toilettes, lieu de « soulagement » pour les récalcitrants
Pour assouvir leurs appétits de nicotine après plusieurs heures ou jours d’abstinence forcée, certains talibés qui rechignent à faire la longue et pénible navette entre Touba et Mbacké, prennent d’assaut les toilettes en mode furtif. Feignant de prendre un bain, certains emportent sous la serviette leur boite de cigarettes et un briquet pour prendre quelques bouffées de nicotine, même si l’endroit n’est pas des plus indiqués. Ousmane (nom d’emprunt) raconte son modus operandi pour échapper à ce qu’il qualifie de torture psychologique.
« La journée, tu te bats contre ton propre corps. Tu n’oses même pas sortir un briquet de ta poche. Si la patrouille de Safinatoul Aman ou celle des Bayes Fall te prend la cigarette au bec, c’est la honte publique », confie-t-il. Ainsi, pour y échapper, il se retranche dans les toilettes de son lieu d’hébergement. « Je ne vous cache pas le soulagement qui m’anime à la première bouffée de cigarette. C’est une délivrance. Après avoir pris ma dose, je prends mon bain et je m’assure que l’odeur du tabac n’embaume plus la pièce avant de sortir », confesse-t-il.
Mbacké, la frontière de tous les excès
À Mbacké, dans la commune voisine de la ville sainte, à peine franchi le rond-point qui fait office de frontière, le décor change. On sort du titre foncier Toubien où le Ndigël règne en maître absolu pour retomber sous le droit commun sénégalais. Pour les accros au tabac la différence est de taille. Ici, plus aucune prohibition n’est en vigueur. Il est 19 heures, ce samedi 1er août 2026, à quelques heures du grand Magal de Touba. Ici, à la frontière de Mbacké, une fumée grise enveloppe l’atmosphère. Le trottoir ressemble à un gigantesque bar-tabac à ciel ouvert.
L’odeur du tabac mêlée aux gaz d’échappement dégagés par la file interminable de véhicules, a littéralement vicié l’air. Le carrefour, frontière invisible des deux villes, grouille de monde, des fumeurs pour la plupart. Notre équipe de reporters s’engouffre dans la ruelle qui jouxte le grand magasin Auchan de Mbacké. Des groupes de jeunes assis pêle-mêle, nous jettent des regards méfiants, l’air de ne pas apprécier notre présence sur les lieux. Certains d’entre eux fument, d’autres font de l’inhalation de diluant plus connu sous le nom de « guinz ». On se rend finalement compte qu’on venait de traverser un haut lieu de trafic de drogue, lorsqu’un policier en civil nous interpelle au rond-point.
« Pardon ! Vous êtes policiers ? », nous lance-t-il, avant de nous donner l’information. « Je pensais que vous étiez des collègues en civil. Tous les trafiquants de chanvre indien ont quitté les lieux dès que vous avez traversé la ruelle », nous souffle-t-il. Eux aussi profitent de ce grand rush pour faire de bonnes affaires.
À Mbacké, une petite économie du tabac est gérée par des dames
Sur le trottoir, à moins d’un quart de lieue du rond-point, des dizaines de femmes gèrent une petite économie du tabac. Un business florissant en période de Magal nous confie cette jeune dame. Elles sont une cinquantaine à répéter le même geste devant leur étal sur lesquelles elles exposent différentes sortes de Tabac : elles prennent une petite feuille à rouler, éparpillent le tabac en vrac -appelé ‘’poone’’ en langage local- et place un filtre au bout avant de l’enrouler à la main pour faire une petite ficelle de cigarette. Les 7 ficelles sont vendues au prix très accessible de 100 francs CFA.
« Ça se vend bien », nous confesse une vendeuse qui soutient avoir appris la technique du roulage dans le tas en regardant faire ses consœurs. « Mon mari ne fume pas, chez moi personne ne fume. C’est ici que j’ai appris à rouler le Tabac », souffle-t-elle, soutenant s’adonner à ce commerce uniquement pour se faire un peu d’argent surtout en cette période de Magaloù la demande est très forte à Mbacké où tous les talibés fumeurs convergent.
Assis sur le marchepied d’un car Ndiaga Ndiaye, Oumar qui vient de faire le trajet Yoff-Touba, aspire avec passion ses dernières bouffées de nicotine avant de pénétrer dans le périmètre de Touba pour une longue et pénible abstinence de 48 heures. Ce ‘’marseillais’’ (il portait un maillot du club phocéen), est un fervent mouride mais fumeur, hélas.
« Chaque Magal, à mon arrivé ici au rond-point de Mbacké, jeprends quelques minutes pour fumer ma dernière cigaretteavant de regagner mon lieu d’hébergement à Touba. Certains fumeurs transgressent les règles en fumant en cachette dans les toilettes, dans leur véhicule ou sur les terrasses désertes de certaines maisons. Mais moi, je préfère marquer une pause non-fumeur (une diète de Tabac) de 48 heures. J’avoue que c’est très difficile », confie Oumar soutenant qu’à Touba « on est des talibés exemplaires », ici, à Mbacké, « on redevient de simples hommes avec nos faiblesses ».








