Qu’ont-ils épargné à Macky Sall pour rendre possible l’accession de Pastef au pouvoir ? Pendant des années, le lauréat du Prix Goncourt Mohamed Mbougar Sarr et l’économiste, professeur reconnu, Felwine Sarr, ont dressé un portrait sans nuance de Macky Sall, dépeint comme un autocrate, insensible aux libertés et prompt à réprimer son peuple. Leur parole, portée par une aura intellectuelle et médiatique, n’était pas anodine. Elle a contribué à installer dans l’opinion l’idée d’un régime illégitime, moralement disqualifié, qu’il fallait absolument remplacer. Cette entreprise critique, parfois radicale, a servi de caisse de résonance à un projet politique incarné par Ousmane Sonko.
Le constat est qu’on passe de l’enthousiasme militant à une désillusion lucide. Deux ans après l’alternance, le ton a changé. Dans sa récente prise de position, Mohamed Mbougar Sarr parle d’un pouvoir où «tout paraît médiocre et sans hauteur», évoque un «mauvais théâtre» au sommet de l’État et redoute un mandat «quasi-perdu», enlisé «dans la vase des egos». Des mots forts, qui traduisent une désillusion profonde. Felwine Sarr, de son côté, admet que le tandem qu’il «espérait voir fonctionner a montré ses limites». Ces déclarations ne sont pas anecdotiques. Elles marquent une rupture symbolique : celle d’intellectuels qui avaient fortement pesé dans la bataille culturelle et morale précédant l’alternance, et qui semblent aujourd’hui constater l’écart entre la promesse et la réalité.
La question n’est pas de contester leur droit à la critique. Il est légitime et même salutaire. Le débat se pose plutôt en termes de responsabilité. Lorsque des figures intellectuelles s’engagent publiquement, mobilisent leur crédibilité et influencent une génération entière au nom d’un idéal de rupture, peuvent-elles se contenter, deux ans plus tard, d’un constat amer ? Ont-elles suffisamment interrogé la solidité du projet qu’elles défendaient ? Ont-elles mesuré les risques d’une rhétorique de rupture radicale sans garantie d’expertise et d’expérience ? Car aujourd’hui, ce qu’elles dénoncent (l’improvisation, l’absence de hauteur, les rivalités d’ego) était perceptible dans la structuration même du mouvement qu’elles ont soutenu.
Beaucoup se souviennent que durant les épisodes les plus tendus de la vie politique nationale, certaines violences et dérives attribuées aux partisans de Pastef n’avaient pas suscité auprès de ces voix respectées la même vigueur critique qu’à l’endroit du régime sortant. Ce décalage a donné l’impression d’une indignation sélective, d’un positionnement davantage militant qu’équilibré. Le silence observé depuis l’accession au pouvoir, long et scruté, avait déjà suscité interrogations et commentaires. Était-ce de la prudence ? De la gêne ? De la déception ? Aujourd’hui, la prise de parole tardive ressemble davantage à un désenchantement qu’à une autocritique.
L’intellectuel n’est pas un acteur politique ordinaire. Sa parole structure l’imaginaire collectif. Elle oriente les consciences. Elle peut légitimer une rupture ou consolider une stabilité. S’engager implique un devoir d’exigence constant envers le pouvoir critiqué comme à l’endroit de celui soutenu. Si le temps des regrets est venu, il appelle plus qu’un constat esthétique ou moral. Il exige un examen lucide : comment une promesse de transformation a-t-elle pu déboucher si rapidement sur une crise de leadership et de gouvernance ? L’histoire jugera les gouvernants. Mais elle interrogera aussi ceux qui, par conviction ou par militantisme, ont contribué à façonner l’espérance collective.
Alioune Badara Coulibaly








