Je ne parlerais pas vraiment de revirement à 180 degrés. Avec le recul, je dirais plutôt que mon parcours a suivi une trajectoire très cohérente. La géographie a probablement contribué à construire mon regard de directeur de la photographie. Mon père était un militaire sénégalais et, au gré de ses affectations, nous avons beaucoup voyagé à l'intérieur du pays : la région naturelle du fleuve Sénégal, Saint-Louis, les paysages de l'intérieur, les forêts luxuriantes de la Casamance jusqu'aux collines de Kédougou.
Très jeune, sans en avoir conscience, j'ai commencé à observer comment un territoire pouvait changer radicalement d'une zone à une autre. La lumière n'était pas la même, les couleurs différaient, les paysages changeaient et, surtout, les hommes et les femmes qui habitaient ces espaces avaient leurs propres histoires et leurs propres rapports au territoire.
À Thiès, notre instituteur à l’école primaire nous emmenait parfois au cinéma pour découvrir des films d'animation. Après le baccalauréat, j'ai été orienté à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) au département de géographie. Puis, j'ai découvert le ciné-club du Média Centre, situé à deux pas du campus. Tous les mercredis, j'allais y visionner des films. C'est là que le déclic s'est produit. La géographie m'apprenait à observer les territoires, les paysages et les populations ; le cinéma allait m'apprendre à transformer cette observation en langage visuel.
Mon métier consiste précisément à regarder au-delà du visible : observer un territoire, apprivoiser une lumière, capter un visage, comprendre un espace et sentir ce qu'un paysage raconte avant même qu'un personnage ne prononce le moindre mot.
Vous êtes titulaire d’un Master en image. Quelle est l’importance de l’image dans les productions audiovisuelles ?
Pour moi, l’image est avant tout un outil de narration. Elle ne sert pas uniquement à montrer : elle permet de faire ressentir, de suggérer et parfois de raconter ce que les mots échouent à exprimer. Une image vaut mille mots. Ma formation en image à l’École supérieure des arts visuels (ESAV) de Marrakech m’a appris à considérer chaque choix technique comme une décision artistique. La lumière, les optiques, le cadrage, la étalonnage des couleurs ou les mouvements de caméra participent directement au récit.
Je suis particulièrement attentif à la manière dont un personnage existe dans son environnement. Je cherche toujours une image qui soit en parfaite cohérence avec l’histoire, le lieu et les protagonistes. Aujourd’hui, je ne cherche pas simplement à composer de belles images : je cherche à construire des images justes, porteuses de sens et entièrement dédiées au récit. Pour moi, c’est là que réside la véritable essence de l’image dans une œuvre audiovisuelle.
Vous avez assuré la direction de la photographie du film « Xalé » de Moussa Sène Absa. Quelles sont les qualités requises chez un directeur de la photo pour trouver sa place dans des productions aussi prestigieuses ?
Travailler avec Moussa Sène Absa sur Xalé m’a énormément appris. Moussa est un cinéaste de l’espace. Il affectionne la mise en scène, le mouvement et la circulation fluide de la caméra dans le décor. Il fallait donc être capable de saisir rapidement son intention et de la traduire techniquement sans jamais entraver sa liberté artistique.
Je pense que pour trouver sa place dans des productions prestigieuses, il faut maîtriser parfaitement son outil, rester à l’écoute du réalisateur, savoir faire des propositions audacieuses tout en sachant s’effacer lorsque le récit l’exige. La maîtrise technique offre la crédibilité, mais ce sont le regard et la capacité de dialogue avec le metteur en scène qui permettent de s'imposer dans la durée.
Quel impact l’absence d’un directeur de la photographie peut-elle avoir sur une production audiovisuelle ?
L’absence d’un directeur de la photographie crée un manque flagrant de cohérence dans l’écriture visuelle d'un film. Le directeur de la photographie ne se limite pas à éclairer un plateau ou à manipuler une caméra. Il accompagne la mise en scène et veille à ce que les choix de lumière, de cadre, d’optique, de mouvement et de couleur servent une vision unifiée.
Sur un film comme Xalé, avec un réalisateur très attaché à la dynamique spatiale comme Moussa Sène Absa, cette présence est cruciale : la caméra se déplace, les espaces évoluent et la mise en scène est extrêmement structurée. Il faut impérativement quelqu’un pour traduire cette vision en langage visuel tout en garantissant une continuité esthétique et technique irréprochable.
Vous avez décroché le prix de la Meilleure direction photographique avec le court-métrage « L’Envoyée de Dieu ». Aviez-vous pressenti cette consécration et quel sentiment cette distinction vous a-t-elle procuré ?
En 2023, j’ai eu l’honneur de recevoir le Prix de la meilleure photographie au Festival international du film francophone de Namur pour L’Envoyée de Dieu, réalisé par la Nigérienne Amina Abdoulaye Mamani.
Est-ce que je l’avais pressenti ? Pas du tout. Sur un tournage, je ne songe jamais aux récompenses. Je me concentre exclusivement sur la qualité du travail, la rigueur et le professionalisme. Cependant, une belle énergie traversait ce tournage au Burkina Faso. Je me rappelle un moment marquant : Bill, notre chef décorateur qui avait collaboré avec Ousmane Sembène, a regardé le moniteur et a affirmé devant toute l’équipe que ce film remporterait un prix pour sa photographie. Quelques mois plus tard, la prophétie s'est réalisée.
Cette distinction m'a procuré une immense joie et une grande fierté, mais surtout une profonde gratitude envers toute l’équipe. Pour moi, un prix n’est jamais un point d'arrivée : c’est le début d'un nouveau chapitre qui motive à se remettre au travail et à chercher sans cesse à progresser.
Qu’est-ce qui vous inspire lorsque vous avez votre appareil photo entre les mains ?
Ce qui m’inspire d'abord, c’est le monde qui m’entoure : une lumière singulière, un visage, un geste furtif, une atmosphère, ou parfois une scène ordinaire du quotidien à laquelle les gens ne prêtent plus attention. Quand j’ai mon appareil entre les mains, je cherche moins à capturer qu'à traduire ce que je ressens.
Je suis particulièrement sensible au jeu de la lumière, aux ombres et au contre-jour — cette frontière subtile entre ce qui se révèle et ce qui demeure mystérieux. Pour moi, photographier, c’est suspendre le cours du temps et conférer du sens à un instant précis. Je ne déclenche pas simplement parce qu'un sujet est esthétique, mais parce que j’y décèle une émotion, une histoire ou une vérité humaine à raconter.
Qu'est-ce qui vous passionne spécifiquement dans le traitement du contre-jour ?
Le contre-jour me fascine parce qu’il ne dévoile jamais l'intégralité du sujet. Il suggère, voile et réserve une part de mystère. J’aime la façon dont la lumière vient dessiner les silhouettes, sculpter les corps et révéler la beauté au cœur de l'ombre. Pour moi, le contre-jour dépasse le simple choix esthétique : c’est une philosophie du regard, une manière de raconter sans tout exposer et d'offrir au spectateur la liberté de ressentir.
En hiver, le soleil se fait plus rare. Comment adaptez-vous votre travail, vous qui comptez souvent sur la lumière naturelle ?
Aujourd’hui, la haute sensibilité des capteurs modernes nous offre une immense liberté, même lorsque la lumière naturelle décline en hiver. Je ne cherche pas systématiquement à compenser ce manque par des sources artificielles. Tout dépend de la ligne narrative. Je peux composer avec la lumière ambiante disponible, exploiter les sensibilités élevées du capteur ou apporter un éclairage d'appoint si le récit le demande. La technologie élargit notre palette, mais c’est toujours le regard de l'artisan qui tranche. Il ne s’agit pas d’accumuler de la lumière, mais de trouver la lumière juste.
Le contre-jour est précisément une lumière que j’aime apprivoiser. Même par faible ensoleillement, je traque cette source venant de l'arrière qui vient surligner les contours, matérialiser une présence et donner à l’image une dimension presque poétique. Ce qui me passionne, c’est cette capacité à raconter à travers l'ombre. Je ne suis jamais totalement satisfait tant que je n’ai pas dénichée la lumière qui sert mon récit, tout en sachant que la contrainte technique constitue bien souvent le meilleur catalyseur de création.
En tant qu'amateur de cinéma documentaire, quels thèmes aimeriez-vous explorer à l'avenir ?
Les sujets qui m’interpellent sont ceux qui mettent en lumière l’humain et sa relation au monde. J’aimerais explorer les réalités sociales, les disparités, les enjeux de mémoire et d’identité, mais aussi les défis environnementaux et les rapports de force qui façonnent nos sociétés. La politique m’intéresse à travers son impact concret sur le quotidien des populations.
En tant que cinéaste, je souhaite porter un regard empreint de sensibilité sur ces réalités, donner une voix aux sans-voix et questionner notre époque sans jamais altérer la dignité humaine. Pour moi, le cinéma documentaire constitue à la fois un espace de témoignage, un devoir de mémoire et un vecteur de questionnement.
En tant que président de l’ATACS, quel bilan dressez-vous des avancées apportées aux techniciens de l'audiovisuel ?
Depuis sa création, l’ATACS a permis aux techniciens de sortir de l'isolement, de dialoguer et de porter une voix collective structurée. C’était une étape fondamentale, car les techniciens, bien qu'omniprésents dans la fabrication des films, étaient quasi absents des instances de décision sur l’avenir du secteur.
Nous avons placé la formation continue au cœur de nos priorités, à travers des ateliers pratiques organisés avec des professionnels locaux, du continent et de la diaspora. L’objectif est de permettre à nos techniciens de perfectionner leurs compétences et d'atteindre les standards internationaux. Par ailleurs, nous nous attaquons à un chantier crucial : les conditions de vie et de travail. La convention signée avec la SEN-CSU pour faciliter l’accès à la couverture maladie pour les techniciens et leurs familles constitue, à ce titre, une avancée sociale concrète.
Vous avez récemment publié un communiqué dénonçant l’absence des droits des techniciens du cinéma dans le Code du travail. Qu’attendez-vous concrètement des autorités de tutelle ?
Nous demandons fermement à l’État de prendre ses responsabilités envers les professionnels du cinéma et de l’audiovisuel. Nous sommes des travailleurs à part entière, même si beaucoup exercent sous un statut d'indépendant. L’intermittence ou l'indépendance ne doivent plus être synonymes de précarité absolue ou d'absence de protection sociale.
Aujourd’hui, nous ne disposons d'aucune convention collective spécifique ni de grille tarifaire encadrant nos métiers et nos rémunérations. Cette carence juridique engendre une précarité systémique et des marchandages inacceptables. Nous attendons du ministère de tutelle la mise en place d'un cadre juridique adapté aux réalités de nos professions, avec des textes réglementaires reconnaissant nos spécificités, encadrant les conditions de travail et garantissant une protection sociale effective. Nous ne réclamons aucun privilège, mais simplement que ceux qui façonnent les œuvres audiovisuelles bénéficient de droits décents. L’ATACS est pleinement disposée à collaborer avec les autorités pour élaborer ces textes. La balle est désormais dans le camp de l’État.













