La récente sortie de 143 signataires se présentant comme des « intellectuels », appelant les députés de la majorité à voter une proposition de loi portant révision de la Constitution, pose une question fondamentale sur la place et le rôle de l’intellectuel dans une démocratie.
L’intellectuel, par définition, est celui qui exerce son esprit critique, analyse les faits avec recul et met son savoir au service de la compréhension des enjeux de société. Il n’est pas un simple relais d’une cause politique ou un défenseur automatique d’un camp.
Or, l’attitude de ces signataires, encore que beaucoup d’entre eux crient à la manipulation après avoir vu leur nom associé à cette pétition qu’ils déclarent n’avoir ni vu ni signé, interroge d’autant plus qu’elle s’inscrit dans une continuité déjà observée. En août 2023, certains d’entre eux avaient déjà signé une pétition pour pourfendre le Président Macky SALL et son gouvernement et défendre Ousmane Sonko et ses proches alors qu’ils étaient poursuivis dans des affaires judiciaires comportant de lourdes accusations. À cette époque, leur mobilisation s’était davantage apparentée à une prise de position politique qu’à une analyse indépendante des faits et des procédures judiciaires.
Cette répétition des engagements en faveur d’une même cause politique amène naturellement à s’interroger : sommes-nous face à des intellectuels exerçant une mission critique au service de la société, ou face à des militants convaincus d’une formation politique qui utilisent leur statut académique pour porter un combat partisan ?
Car un intellectuel véritable ne devrait pas être enfermé dans une logique de soutien permanent à un homme ou à un parti. Il doit être capable de regarder la réalité avec la même exigence, quelle que soit la personne concernée.
Dans un Sénégal confronté à des défis majeurs : difficultés économiques, chômage des jeunes, vie chère, crise de l’enseignement supérieur, départ de nombreux cadres et compétences vers d’autres horizons, interrogations sur la situation financière du pays, gestion rationnelle du pétrole et du gaz, etc., la priorité aurait dû être d’apporter des analyses et des propositions sur ces questions essentielles.
Mais une nouvelle fois, leur choix porte sur une bataille institutionnelle et politique qui semble davantage correspondre aux préoccupations d’un camp qu’aux urgences quotidiennes des Sénégalais.
La démocratie a besoin d’intellectuels libres, pas d’intellectuels de circonstance. Elle a besoin de voix capables de critiquer un pouvoir comme une opposition, de défendre les principes plutôt que les intérêts d’un groupe.
Lorsque l’engagement intellectuel devient indissociable d’un militantisme politique, il devient difficile pour le citoyen de distinguer la réflexion autonome de la stratégie partisane.
Le Sénégal attend de ses élites non pas des prises de position dictées par l’appartenance politique, mais une contribution lucide, équilibrée et courageuse au débat national.
Ibrahima Baba SALL
Ancien Vice-Président de l’Assemblée nationale
Maire de Bakel








