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Fmi, Macron, Erdogan, Lavrov…: L’intense séquence diplomatique de Diomaye Faye passée au crible (expert)


Rédigé le Dimanche 27 Septembre 2026 à 16:27 | Lu 46 fois | 0 commentaire(s)



Ces dernières semaines ont été particulièrement intenses sur le plan diplomatique pour le Président Diomaye Faye. Des USA aux Émirats arabes unis, il a multiplié les contacts, audiences et discussions avec des responsables d’institutions internationales, comme le FMI, ainsi qu’avec des dirigeants de grandes puissances. Que traduit cette intense activité diplomatique ? Montre-t-elle que la diplomatie sénégalaise prend de l’épaisseur ? Quel impact peut-elle avoir pour le pays ? Amadou Moctar Ann, spécialiste des relations internationales, enseignant-chercheur en sciences politiques et chercheur à l’École doctorale Sciences juridiques, politiques, économiques et de gestion de l’UCAD, décrypte cette intense séquence diplomatique dans cet entretien.
Qu'est-ce que cette poussée diplomatique et ces audiences avec ses dirigeants font transparaître ?


Ici, le nombre d'audiences n’est pas l’élément le plus important. Ce qui doit attirer notre attention, c’est surtout leur répartition sur trois registres distincts : le registre financier (FMI et Banque mondiale), le registre de la diversification des partenariats (Türkiye et Émirats arabes unis) et le registre multilatéral (ONU). Dans la grammaire internationale, on parle de hedging. Il s’agit d’une stratégie par laquelle un État de taille moyenne refuse l'alignement exclusif sur un partenaire et cherche des garanties contre l'incertitude.

Comme vous le savez, le Sénégal n'a ni l'armée ni l'économie qui lui permettraient un choix tranché entre blocs. Sa marge de manœuvre repose sur la possibilité pour ses dirigeants de concilier, dans le même agenda, l’ancienne puissance coloniale qu'est la France, les puissances montantes que sont la Türkiye et les Émirats arabes unis, et l'institution qui conditionne son équilibre budgétaire, le FMI. Cette lecture contraste avec celle que l'on retrouve le plus souvent dans la presse, selon laquelle l'ordre du jour serait dicté par le calendrier de l'ONU : ce calendrier précise le lieu où se tiennent les réunions, mais pas la raison d'être de celles-ci.


Qu’est-ce que ces contacts avec ces dirigeants lui apportent à lui (Jeune Président en train de se forger) ?

Il convient de noter qu’au-delà de la légitimité électorale (légale-rationnelle), le rayonnement international d’un président peut, en partie, reposer sur la reconnaissance de ses pairs. Pour un « jeune président » (comme vous le dites), cette reconnaissance peut l’aider à consolider son autorité, sans pour autant en être une condition suffisante ni automatique. L’effet est d’autant plus plausible que le programme du Président Faye s’appuie sur un discours de rupture, qui l’expose à une forte attente et à un jugement sur ses résultats. Toutefois, chaque rencontre officielle avec un « influant » dirigeant étranger ne se réduit pas à ce qui s’y dit. Elle peut aussi produire un effet de « validation » auprès d’une partie des élites du Sénégal (administratives, militaires, économiques, etc.) qui observent si le nouveau pouvoir sait tenir sa place hors des frontières.

Ce mécanisme est classique en sociologie des élites. La légitimité intérieure se construit aussi par le regard extérieur, mais pas uniquement. Pour que cela fonctionne, il faut que les médias locaux relayent ce regard et qu’il ne soit pas perçu comme une simple mise en scène. L’entretien avec la directrice générale du FMI peut, de ce point de vue, servir à donner à voir une compétence technique. Un président - en l’occurrence M. Bassirou Diomaye Faye - capable de discuter des paramètres d’un programme d’ajustement projette une image de maîtrise économique que certains de ses adversaires contestent depuis son arrivée au pouvoir. Cependant, cette image reste fragile et ambivalente. Elle dépend de sa traduction en résultats, de la cohérence du discours gouvernemental et de sa réception par les Sénégalais. Elle peut aussi exposer le pouvoir à la critique d’une dépendance extérieure ou d’un ralliement aux prescriptions internationales, ce qui est sensible pour un pouvoir élu sur un programme de rupture.

Se débrouille-t-il bien, côté diplomatique depuis son accession à la magistrature suprême ?

Nous pouvons tenter de répondre à votre question sur la base de deux critères: la constance et le résultat.

Sur la constance, le président FAYE a été élu sous la bannière de PASTEF (Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité). Il avait fait plusieurs promesses, notamment la réduction de la présence militaire étrangère (actée avec la restitution des dernières emprises françaises), la volonté affichée de renégocier les contrats pétroliers, gaziers et miniers conclus sous le régime précédent et la recherche de partenaires hors du cercle occidental traditionnel.

Concernant le résultat, nous devons rester prudents sur le jugement. Nous allons surtout nous appesantir sur la renégociation des contrats d'hydrocarbures promise dès 2024 et qui symbolise cette promesse de rupture. Le point de blocage tient à la clause de stabilisation, mécanisme contractuel classique dans l'industrie extractive, qui gèle les termes fiscaux et réglementaires au moment de la signature et protège l'investisseur contre toute modification unilatérale ultérieure. Y toucher expose l'État à une procédure d'arbitrage devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), dont le précédent malien face au groupe aurifère Randgold, tranché en défaveur de Bamako, donne la mesure du risque financier et de réputation. Le gouvernement joue donc une partie à double face : montrer à l'opinion intérieure, sensible au discours de réappropriation des ressources porté depuis la campagne de 2024, que la renégociation avance, sans provoquer la rupture qui déclencherait l'arbitrage et fragiliserait la confiance des marchés dont le Sénégal a besoin. Cette tension entre la souveraineté affichée et la prudence contractuelle résume, mieux qu'aucune audience, la difficulté du pouvoir en place : la diplomatie de reconnaissance avance plus vite que la diplomatie des résultats.

Est-ce que l’impact de tout cela transparaît aujourd’hui, au moment où le pays traverse des moments difficiles ?

L'accord technique conclu début septembre avec le FMI porte sur un besoin réel qui n’est pas seulement externe. Il renvoie aussi aux fragilités endogènes de l’économie sénégalaise. Assiette fiscale étroite, poids de l’informel, faible transformation locale des produits agricoles, halieutiques et miniers, dépendance à quelques exportations, sous-investissement productif et difficulté à mobiliser l’épargne intérieure… Autant de leviers qui restent insuffisamment activés. Or, l'aide publique au développement a reculé de plus de 23,1 % en 2025, dans un contexte où le déficit mondial de financement du développement durable atteint 4 000 milliards de dollars par an. L’appui du FMI ne peut donc être qu’un complément. Ce financement ne remplace ni les recettes intérieures, ni les transferts de la diaspora, ni la valeur ajoutée produite localement. Il s’y ajoute qu’un accord au niveau des services n'est toutefois pas un décaissement. Il reste soumis à l'approbation du conseil d'administration du FMI et à des mesures correctrices liées au dossier des données budgétaires erronées ouvert en 2024, dossier qui pèse sur la crédibilité statistique du pays auprès des créanciers.

On pourrait dire que tant que ces étapes ne sont pas franchies et tant que les leviers endogènes ne sont pas activés, l’effet des audiences sur la vie quotidienne des Sénégalais reste, au sens strict, hypothétique.

Peut-on dire que ses contacts et discussions avec la DG du Fmi, son implication personnelle, ont pesé sur l’issue (provisoire) des négociations avec le FMI ?


Il faut faire la distinction entre ce que produit le travail technique et ce que produit l'engagement politique. L'accord de principe a été négocié par une équipe de fonctionnaires, sénégalais et internationaux, sur plusieurs semaines. Le rôle du chef de l'État, dans les échanges qui ont suivi à Washington, relève d'un registre différent. Il s’agit du dernier verrou où la décision de faire avancer un dossier vers le conseil d'administration dépend aussi de la relation de confiance nouée au sommet. La directrice générale du FMI a salué l'intention des autorités sénégalaises de traiter la question de la dette pour rétablir la soutenabilité des finances publiques, formule qui traduit un satisfecit politique plus qu'un engagement chiffré. Attribuer au seul entretien présidentiel l'issue du dossier reviendrait à effacer le travail des équipes techniques. On peut aussi affirmer que nier tout effet du contact au sommet reviendrait à ignorer comment fonctionnent, en pratique, les institutions de Bretton Woods où la décision finale garde une dimension politique.

Tout cela augure-t-il d’une meilleure santé de la diplomatie sénégalaise ?

L'activité ne mesure pas forcément la puissance. Un agenda chargé peut signaler une diplomatie qui gagne en assurance ou, à l'inverse, une diplomatie qui compense par la fréquence des contacts un déficit de moyens sur le fond : armée réduite, budget contraint, dépendance persistante à l'aide extérieure, etc.

Il faut préciser que la ligne diplomatique actuelle du Sénégal n’est pas réductible à une simple agitation. Elle met, par exemple, en avant les vertus du bon voisinage, le renforcement de la politique sécuritaire régionale, la réforme de l’architecture financière internationale ou encore les enjeux climatiques. Cette démarche reflète une ligne plus claire et plus prévisible de la diplomatie sénégalaise, ce qui peut rassurer les partenaires, faciliter la cohérence des positions et rendre l’action extérieure plus lisible. Cette clarification n’exclut toutefois pas les critiques, notamment celles liées au débat sur le virage souverainiste. Pour certains, il s’agit d’une réaffirmation légitime de la souveraineté nationale. Pour d’autres, cela peut constituer un risque de raidissement, voire d’isolement si ce virage est mal expliqué ou mal négocié.

Le test que nous proposons pour essayer de trancher entre ces deux lectures porte sur la conversion : combien de ces audiences se traduisent en accords signés, en financements décaissés ou en soutiens obtenus sur des dossiers brûlants, la candidature de Macky Sall au secrétariat général de l'ONU par exemple ? Sur ce plan, l'appareil diplomatique du Sénégal gagne en visibilité sans que l'on puisse encore établir un gain de puissance réelle. Le risque est celui d'une diplomatie de représentation qui use le capital politique du chef de l'État sans accroître la marge de manœuvre du pays face à ses créanciers ou à ses partenaires commerciaux.

Ces audiences répétées avec Macron ne risque-t-ils pas de nuire ou refroidir ses rapports avec les président de l’AES, au vu du sentiment antifrançais ?


Ici, le cadre d'analyse que nous jugeons pertinent de mobiliser est celle de l’actuelle configuration régionale. Comme vous le savez, le Sénégal et les États de l'Alliance des États du Sahel (AES) appartiennent au même espace ouest-africain, mais relèvent de logiques de politique étrangère opposées. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont rompu avec Paris, quitté la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et fondé une alliance sur le rejet de l'ancienne puissance coloniale.

Le Sénégal a obtenu le départ des troupes françaises sans rompre le dialogue politique ni quitter le cadre régional, position qui s'apparente à ce que la doctrine appelle un non-alignement actif. Il s’agit d’un refus de la tutelle militaire et d’un maintien du lien diplomatique et économique. Cette différence de trajectoire ouvre un risque, mais un risque de nature idéologique plutôt que stratégique. Le « sentiment antifrançais » (pour reprendre vos termes), fort dans une partie de l'opinion sénégalaise proche des positions de l’AES, donne matière à des critiques internes contre toute audience avec le Président Emmanuel Macron, sans que cela n'engage le Sénégal envers une alliance dont il n'est pas membre.

Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue la situation politique actuelle du Sénégal. Les élections locales attendues en janvier 2027 approchent sans décret de convocation publié à ce jour alors que l'histoire électorale du pays compte plusieurs précédents de report depuis 1984. Un gouvernement absorbé par une diplomatie de sommet, à quelques mois d'un scrutin dont la tenue reste incertaine, s'expose à l'accusation, portée par une partie de l'opposition et de la société civile, de privilégier la scène internationale au détriment du processus démocratique national. 



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