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Désamour du public, boom du privé : Les dessous d'une mutation de l'école sénégalaise


Rédigé le Mardi 6 Octobre 2026 à 12:57 | Lu 42 fois | 0 commentaire(s)




Longtemps considéré comme la voie privilégiée vers la réussite scolaire et sociale, l’enseignement public voit son image progressivement concurrencée par celle du privé. À Dakar notamment, où les établissements privés sont désormais largement majoritaires dans le primaire, de plus en plus de familles privilégient ces structures. Un choix qui traduit une évolution profonde du rapport des Sénégalais à l’école publique.

​Pendant longtemps, l’école publique incarnait la rigueur, la discipline, la qualité de l’enseignement et, surtout, une voie privilégiée vers la réussite professionnelle et sociale. Aujourd’hui, le rapport des familles à cette école semble avoir profondément changé, surtout dans la capitale. Même si le public reste largement majoritaire à l’échelle nationale — avec 80,1 % des 11 181 établissements élémentaires recensés durant l’année scolaire 2023-2024 —, la situation est bien différente à Dakar. Selon les données de la Direction de la planification et de la réforme de l’éducation (DPRE), reprises par l’ANSD, les écoles privées représentaient 72,9 % des établissements élémentaires de la capitale, contre seulement 25,6 % pour le public. La progression du privé apparaît également dans les statistiques internationales. En 2024, 18,9 % des élèves du primaire au Sénégal étaient scolarisés dans le privé, selon les données de l’UNESCO reprises par la Banque mondiale. Au secondaire, cette proportion atteignait 21,5 % en 2023.


​Ces données démontrent une présence particulièrement importante du privé dans les grands centres urbains, pesant de plus en plus dans les choix des familles. Selon le professeur de Lettres modernes, le Dr Massamba Guèye, cette concentration dans la capitale fait de l’urbanisation l’un des facteurs de transformation du rapport des familles à l’école. Dans les villes, explique-t-il, les enfants sont orientés de plus en plus tôt vers des structures privées, notamment dans le préscolaire. « Il y a une grande urbanisation du pays. Les gens sont de plus en plus nombreux dans les villes. Il y a de moins en moins d’accès possible, dans certaines situations, à une école publique pour les crèches. Donc, très tôt, les enfants vont dans des écoles et maternelles privées », explique-t-il.

​Pour les familles qui en ont les moyens, le privé apparaît de plus en plus comme une garantie de régularité, d’encadrement et de suivi. Un basculement qui interroge la place occupée désormais par l’école publique dans l’imaginaire collectif. Pour Paulette Fall, mère de deux enfants en âge d’être scolarisés, le choix du privé est d’abord une conséquence directe des perturbations qui affectent l’école publique : « C’est à cause des grèves que j’ai inscrit mes enfants à l’école privée. » À ses yeux, les interruptions répétées de l’année scolaire compromettent l’achèvement des programmes et finissent par peser sur le niveau des élèves. Florence Diatta, enseignante du privé, confirme cet argument sur la qualité de l’encadrement, particulièrement au primaire : « Auparavant, les parents préféraient le public parce qu’il y avait moins de grèves et qu'il y avait du sérieux. Maintenant, non seulement il y a beaucoup de grèves, mais certains enseignants ne font plus le travail comme il faut. Du coup, les parents préfèrent le privé. » Massamba Guèye observe ainsi que les parents ont progressivement associé l’école privée à une forme de « sérénité » et de « sécurité » dans le parcours de l’enfant. Cette perception est renforcée, selon lui, par l’existence d’établissements privés proposant un cursus complet, allant de la petite enfance jusqu’au baccalauréat.


​Aynina Faye, nouveau bachelier, a effectué tout son cursus dans l’école publique. S’il considère que les élèves du privé n’ont pas nécessairement un niveau supérieur au sien, il reconnaît en revanche qu’ils disposent de davantage de chances de terminer les programmes scolaires. Selon lui, la différence tiendrait aux conditions dans lesquelles exercent les enseignants : « Un enseignant du public considère davantage ses honoraires dans le privé que dans le public », estime-t-il.

​Toutefois, analyse le Dr Guèye, l’école publique n’aurait pas perdu toute sa capacité à produire de l’excellence. Selon lui, les établissements privés les plus réputés recruteraient largement parmi les enseignants du secteur public. « 90 % des enseignants viennent du public », affirme-t-il à propos des meilleures écoles privées. Des familles se tournent ainsi vers le privé pour bénéficier d’un meilleur encadrement, alors même qu’une grande partie des enseignants qui y dispensent les cours sont issus du système public et y travaillent parallèlement.

​Par ailleurs, l’apparition d’établissements privés associés à une certaine idée du prestige et de la réussite constitue un autre facteur de changement. Certaines écoles proposent notamment des formations bilingues ou des programmes permettant aux élèves de poursuivre plus facilement des études à l’étranger. « Il y a des écoles privées de prestige où les enfants, dès leur bac, ont directement des préinscriptions en Europe. Ce qui a provoqué une grande ruée vers les écoles bilingues et les établissements qui combinent programme occidental et programme sénégalais », relève le chercheur.

​Le choix du privé peut alors dépasser la seule question pédagogique pour devenir, pour certaines familles, un choix lié à leurs aspirations sociales. Massamba Guèye évoque même le « snobisme » de certains parents pour lesquels le recours au privé participe à la construction d’un certain statut social. Ainsi, ce qui pouvait autrefois être perçu comme une solution de second choix tend désormais à devenir une stratégie privilégiée.

​Pourtant, l’école publique a longtemps constitué le socle de la formation des élites. Les dirigeants et les cadres ayant marqué l’histoire du Sénégal en sont, pour la plupart, issus. Cette préférence actuelle pour le privé s'explique par la dégradation de l’image de l’administration publique dans l’imaginaire collectif. Le privé est désormais associé à la rapidité, au suivi et à la sécurité, tandis que le public reste davantage associé aux difficultés de fonctionnement.

​Pour autant, le Dr Guèye estime qu’il serait erroné de confondre représentation sociale et réalité des performances scolaires. Il rappelle que les meilleurs élèves du Sénégal, issus notamment du Concours général, restent majoritairement des produits de l’école publique.


​Restaurer la confiance dans le public

​Pour Massamba Guèye, la question n’est donc pas de savoir si l’école privée doit disparaître au profit du public. Le problème survient lorsque le privé devient une contrainte pour les familles qui cherchent simplement à garantir à leurs enfants une scolarité stable. Car, rappelle-t-il, « c’est l’école publique qui est chargée de former les enfants ». Elle demeure la norme collective à partir de laquelle se construit l’ensemble du système éducatif. Le véritable enjeu consiste donc moins à opposer public et privé qu'à comprendre pourquoi une partie des familles ne considère plus l’école publique comme suffisamment sécurisante pour l’avenir scolaire de leurs enfants.

​Aujourd’hui, une harmonisation est en cours dans le cadre de ce qu’il nomme la « nouvelle société éducative ». Mais tant que l’école publique ne disposera pas des moyens nécessaires pour réduire les effectifs pléthoriques, garantir des enseignants de qualité partout et répondre aux besoins de prise en charge sociale, la coexistence avec le privé restera indispensable. Le choix doit toutefois demeurer une liberté pour les parents et non devenir une obligation par défaut. Il relève par ailleurs un regain d’intérêt pour les établissements privés à vocation religieuse, dans un contexte de « retour à la spiritualité », estimant que les « daaras modernes » peuvent également répondre à cette demande croissante.



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