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L’ILLUSION D’UN CHANGEMENT


Rédigé le Dimanche 2 Février 2014 à 23:57 | Lu 57 fois | 0 commentaire(s)


Les changements politiques intervenus au Sénégal n’ont jamais donné lieu à un profond aggiornamento. Par la faveur de la transhumance, les vaincus rejoignent les allées du pouvoir pour restaurer l’ordre ancien que le peuple a voulu changer. Le retour aux affaires de cette caste de privilégiés fausse le jeu démocratique.

Deux alternances politiques en 12 ans. Le Sénégal offre l’exemple d’une oasis de démocratie dans un désert d’instabilité. Le modèle est célébré un peu partout dans le monde.

Mais ces victoires si chèrement acquises par le peuple sont toujours édulcorées par le phénomène de la transhumance qui brouille les pistes. Les objectifs de changement ne sont, jusque-là, jamais atteints puisque les acteurs sanctionnés par les urnes reviennent par des voies détournées pour faire renaître l’ancien système. Le champ politique manque de cordon sanitaire idéologique entre les différentes formations empêchant les acteurs de sauter d’un bord à l’autre.

Depuis les indépendances une caste politique presque inamovible gère les affaires publiques. En dépit de la volonté populaire de changer de temps à autre l’équipe dirigeante. Ce talent de mutants des hommes politiques a fait l’objet de réflexion à une époque lointaine dans d’autres contrées. «Les révolutions peuvent se faire pendant quarante et cinquante ans avec le même personnel, que l’on peut appeler personnel ambulant», faisait remarquer Maurice Joly, l’auteur de Recherches sur l’Art de parvenir. «Vous voyez un régime nouveau, vous croyez que ce sont d’autres hommes, pas du tout. Celui-ci était pair héréditaire sous tel régime, il devient pair viager sous un autre régime, sénateur sous un troisième».

Cette analyse de la politique française du 19ème siècle n’a pas pris une seule ride. Elle garde intacte sa pertinence dans le contexte sénégalais actuel.

En 2000, nombre de caciques du Parti socialiste défait ont vite tourné casaque et renié leurs convictions d’hier pour prendre part au banquet du régime libéral. Mbaye Diouf, Mbaye Jacques Diop, Aïda Mbodj et consorts ont rallié le parti au pouvoir. La seconde alternance offre une caricature de cet exode politique massif vers le camp des vainqueurs. Récemment Moustapha Sourang, Amadou Niang, tous deux anciens ministres sous le régime d’Abdoulaye Wade, sont nommés à des postes de responsabilité. Ils ne sont pas les seuls. Avant eux, Aminata Niane ancienne directrice générale de l’Apix, était appelée aux côtés du président Macky Sall.

En dépit des hoquets d’indignation dans l’opinion, le président continue sa campagne de débauchage. Le pouvoir attire ainsi les opposants telle une fleur qui aimante des abeilles. Me Nafissatou Cissé transfuge du Rewmi rejoint l’Alliance pour la République (Apr). De même que l’économiste Youssou Diallo. Elu président avec presque 66 %, Macky Sall croit pourtant avec une ferveur fanatique que le renforcement de son parti passe inéluctablement par la cueillette des gros «fruits mûrs» du Pds et de Rewmi. Le 9 juillet 2012, devant la presse à Paris, Macky disait être ouvert en direction des militants du Pds décidés à venir travailler avec lui «pour asseoir un processus de développement cohérent du Sénégal».

Le tout est enrobé dans le concept de «compromis historique». Cette transhumance prend une nouvelle forme avec la création de mouvements sociaux.

Passéisme

Les différentes alternances promettent l’illusion de faire du neuf avec du vieux. Mais, en fin de compte, le peuple constate avec effarement que le changement ne réussit guère à instaurer un ordre nouveau. «Non seulement nos hommes politiques sont vieux, mais en plus trop rares sont ceux qui quittent la politique une fois désavoués ; le paysage ne se renouvelle guère et cela contribue à la lassitude généralisée. Ils donnent surtout l’impression d’appartenir à une caste privilégiée qui ne sert que ses propres intérêts et cherche à se maintenir par n’importe quel moyen », estime Max Weber dans Le savant et le politique.

Les figures de Moustapha Niasse, de Djibo Kâ, de Mbaye Jacques Diop, Iba Der Thiam, illustrent à merveille cette réalité. Ils se sont taillé les costumes d’éternels grands commis de l’Etat. Traversant ainsi les âges et les régimes. Ces adversaires d’hier devenus subitement des «alliés objectifs» ont tous servi les régimes passés. Le recyclage connaît un processus circulaire sans fin.

L’invocation incantatoire du passé pour restaurer le prestige perdu conduit le président à faire appel à d’autres dinosaures. Le Retour d’Abdou Aziz Tall et la résurrection du Bureau organisation et méthode (BOM) de Senghor traduit ce regard fixé vers le passé. Dans un contexte marqué par les techniques de l’information et de la communication et les nouvelles stratégies de management, le pouvoir se devait d’inventer une nouvelle gestion de l’administration à même de répondre aux enjeux du moment. Ce retour au passé et à ses hommes place le pays dans l’immobilisme.


PAR BAYE MAKÉBÉ SARR


L’ILLUSION D’UN CHANGEMENT