Boubacar Boris Diop : " Lorsqu’on parle de l’Afrique en général, il faut se méfier "


Rédigé le Mardi 4 Février 2014 à 22:19 | Lu 600 fois | 0 commentaire(s)


En marge de la présentation de son ouvrage avec Aminata Dramane Traoré, Boubacar Boris Diop s'est prêté à un exercice de questions-réponses avec un public dakarois venu nombreux à sa rencontre. EnQuête, présent à cet événement, vous en propose des morceaux choisis.

Le constat que l’on fait aujourd’hui, c’est qu’il y a dans nos pays un déplacement du paradigme d’un conflit entre nord et sud vers un autre, entre Orient et Afrique... Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Ce n’est peut-être pas vrai partout mais, en tout cas, pour un pays comme le Sénégal, il y a quelque chose d’inquiétant (NDLR : dans ce constat). Par exemple, un de mes étudiants me disait : “Vous nous enseignez la littérature wolof et nous parlez d’”africanité” mais, enfin, ce n’est pas nécessaire parce que nous, nous sommes des musulmans.”

Il n’avait fait que me rapporter une opinion qui n’était pas forcément la sienne à lui tout seul mais circulait à travers le campus... Là, nous sommes au cœur de la question de la culture. Nous en sommes là. Je crois oui que, autant d’une certaine façon nous avons réglé notre problème avec l’occident, autant le constat est que nous sommes maintenant confrontés au problème d’un orientalisme de pacotille...

Dans mes moments de pessimisme aigus, j’ai même l’impression d’une espèce de “salafisme” consensuel, populaire et mou au Sénégal. Les Sénégalais sont en train de perdre de vue ce qui est réellement important... C’est un problème sérieux que j’appelle notre désir profond d’arabité. Il y a une espèce de malentendu... Oh, peut-être que ce n’est pas si grave que cela.

Mais enfin, quand on sait que, dans les camps d’entraînement, en Libye, les jihadistes sont de plus en plus nombreux à venir du Sénégal, je me dis que tous ces talibés jetés à la rue et ces propos parfois quand même assez bizarres et délirants que l’on entend de la part de certains prédicateurs font, en tout, un cocktail assez explosif et source d'inquiétudes pour l’avenir.

Pensez-vous les Africains prêts à être libres ?

En fait, je pense que c’est assez difficile de poser la question de cette façon un peu abrupte et péremptoire. Ce qu’on peut dire ici, c’est qu’il n’y a pas un continent où les gens sont prêts à être libres et un autre où ils ne le sont pas. Il me semble que lorsqu’on prend l’exemple de l’Amérique Latine, comme nous l’avons fait dans le livre, on peut se donner des raisons d’espérer... Il n’y a pas tellement longtemps, cette partie du monde était presque entièrement managée par la CIA.

L’économie de pays comme la Bolivie, l’Argentine, etc., était pillée et vous aviez des dictateurs installés, encouragés et servant les intérêts de Washington. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Donc, là aussi, nous sommes dans les mêmes configurations. Lorsqu’on parle de l’Afrique en général, il faut se méfier. Nous prenons le mal francophone pour un mal africain... Je dirais même un mal francophone subsaharien pour un mal continental. J’estime que les pays africains de l’espace anglophone ont tendance à beaucoup mieux se porter que nous...

En tout cas, en ce qui concerne la question de la souveraineté qui ne se pose pas. Je le raconte dans le livre, l’ex ambassadeur de Grande-Bretagne au Sénégal m’a dit que pendant les 7 ans où il a été en poste au Nigeria, s'il avait fait là-bas ce qu’il a vu l’ambassadeur faire dans notre pays, il n’en serait pas ressorti vivant... Vous pouvez dire la même chose d’autres pays comme la Tanzanie ou encore le Kenya. Ça ne veut pas dire que ces pays n’ont pas de problèmes mais plutôt que, là où nous en sommes, tellement piétinés et faisant semblant de ne pas nous en rendre compte, c’est une spécificité francophone.

L’opération Serval étant la 49e de la France en Afrique, aujourd’hui, force est de constater que souvent ces interventions sont demandées par les Africains eux-mêmes ?

La bonne question est : comment se fait-il que chaque fois qu’il y a un problème sur le continent, le 1er réflexe est de regarder de tous côtés et de dire : “Mais où sont-ils les Français ? Qu’est-ce qu’ils attendent pour intervenir?” C’est ça la question qu’il faut soulever parce que je crois qu’il y a quelque chose d’insupportable là dedans. Et d’ailleurs, au Mali, on intervient soi-disant pour restaurer l’intégrité territoriale du pays mais on offre un sanctuaire au MNLA, qui s’est rendu coupable d’atrocités innommables, on en parle longuement dans cet ouvrage.

Quand ils sont intervenus en Centrafrique, ils y sont allés mais rapidement, ils se sont rendu compte que le terrain est compliqué et le mot d’ordre a été “laissez- les faire”... On ne sait pas très bien à quoi servent les soldats français Sangaris, en ce moment en Afrique du Sud... Le pire se passe sous leurs yeux. En 1994, au Rwanda, ils (NDLR : les soldats français) ne sont pas non plus intervenus parce que cela ne les gênait pas que les Tutsis soient exterminés. Et donc, c’est vrai. La question des interventions, c’est aussi à ce niveau-là.

Enfin, que dites-vous de l’assassinat de Patrice Karegeya, un opposant, dans un hôtel d’Afrique du Sud ?

Une enquête est en cours, elle n’a pas encore déterminé qui est responsable. La presse internationale a pointé du doigt le régime de Kagamé... Je vais peut-être en surprendre quelques-uns en disant que, pour une fois, je crois bien à ce que dit cette presse internationale. Autrement dit, il y a de fortes probabilités que le régime de Kagamé, pour lequel j’ai la plus grande admiration, soit responsable de l’assassinat de cet opposant. J’ai immédiatement condamné cela, comme je le fais toujours lorsque les forces de l’État s’abattent sur un individu...

Des pratiques comme Obama en fait ailleurs.

Dans le livre, justement, un des reproches que je fais à Obama, c’est tout de même d’avoir systématiquement éliminé ses opposants au Pakistan, en Afghanistan avec une politique d’utilisation des drones et les dégâts collatéraux qu’on sait. Des femmes et des enfants qui n’avaient rien à voir avec les militants armés ont été tués. Là, on aurait pu dire qu’au moins, lui, ne tue pas ses propres concitoyens... Ce n’est pas vrai !

Je mentionne dans cet ouvrage, le cas Anwar al-Awlaki, un jeune Américain d’origine yéménite qui a été exécuté par Obama. Et son fils Abdurahman qui n’avait que 12 ans a aussi été exécuté quelques jours plus tard... Je pense que tout cela est condamnable de la même manière. Lorsque l’État d’Israël, chaque fois que ses intérêts l’ont commandé, a éliminé des gens, j’ai également élevé ma voix à ma modeste échelle. En janvier 2010, dans un hôtel de Dubaï, un leader du Hamas et fondateur des Brigades Al Qassam, Mahmoud al-Mabhouh, est lui aussi étranglé. De la même manière que Karegeya a été étranglé.

Tous ces actes sont condamnables.

Oui, il faut condamner tout cela... Au- delà des péripéties particulières, la question est juste d’éviter que la raison d’État ne coûte si cher à des personnes qui ne faisaient que faire valoir leurs opinions politiques. Encore que si on entre dans le détail, ce n’est probablement pas aussi simple. Ce ne sont pas vraiment toujours des opposants pacifiques, vous comprenez ?

Et donc, le jugement que l’on peut avoir sur un dirigeant comme Kagamé, on ne peut pas le découpler de cela... Quand on dit que Kagamé est un monstre, il faut aussi savoir dire qu’Obama est un monstre. Parce que les faits incriminés sont exactement les mêmes ! L’argumentation est exactement la même ! L’intérêt des Etats-Unis, d’Israël, du Rwanda, etc.

Enquête


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