BIG D «Y’en a marre a raté la plus belle occasion de sa vie»


Rédigé le Jeudi 29 Août 2013 à 13:52 | Lu 134 fois | 0 commentaire(s)


Jovial. Bon vivant. Grand cœur. Passionné. Big D, c’est tout cela à la fois. Enorme. Au propre comme au figuré. Armand Damas, du vrai nom de l’ex-membre du groupe Yatfu, ne passe pas inaperçu. A cause (ou grâce ?) certes de ses kilos superflus qu’il trimballe sans complexe, mais aussi, d’une liberté de ton qu’il revendique avec fierté. Son prochain album, le dernier de sa carrière de rappeur, politique et rap, Y’en a marre, son expérience à Africa 7…, celui qui est à la fois chanteur, Dj, animateur de radio et de télé, support de pub, se confie à Rewmi.


BIG D «Y’en a marre a raté la plus belle occasion de sa vie»
Big D, où en êtes-vous avec votre prochain album ?

L’album est presque prêt. Il sera multicolore, avec des sonorités africaines, et très dansant. Ce sera mon dernier album, parce que je vais arrêter. Je ne sais plus où va la musique, on est perdu. La musique n’a pas d’argent et partout dans le monde, elle a des problèmes. Les Cd vont bientôt disparaître, on va passer au numérique, alors que les détenteurs de cartes bancaires n’osent souvent pas faire des achats en ligne, de peur d’être piratés. Et il est impossible de faire un concert, à cause de la logistique qui coûte excessivement cher : son, lumière, Dj, Bsda, et vous êtes seul à tout prendre en charge. Tous les sponsors ont viré vers la lutte. On fait comment sans soutien ? Et les droits d’auteurs ? Il y a tellement de télé, de radios et c’est aujourd’hui que nous sommes devenus les plus pauvres. Du temps où il n’y avait qu’une seule chaîne de télévision, on arrivait à gagner plus que maintenant. C’est clair que les télévisions ne payent pas, les radios encore moins et les boîtes de nuit, n’en parlons même pas. Alors que rien qu’avec les médias, on aurait pu gagner au moins, chaque mois, entre 300 000 et 400 000 francs Cfa. La seule chose qui marche dans la musique, c’est de faire du «samba mbayaane» (le griot, en wolof). Je suis désolé, nous ne sommes pas tous des griots.

N’est-ce pas un peu radical comme décision ?

Je ne dis pas que je ne vais plus faire de la musique, mais je ne vais plus faire d’album rap. Le rap demande une certaine réalité que je ne vis plus. Il faut être dedans à 100%. Je respecte beaucoup les gars de Y’en a marre. Je suis passé par cela quand j’ai sortie «Deuk bi taakna dieuppet» (le pays brûle, en wolof). Nous nous sommes battus pour le départ d’Abdou Diouf. Le 23 juin, j’étais là-bas, mais j’étais derrière. Je ne pouvais pas me mettre devant, parce que ma santé ne me le permet plus. J’ai la quarantaine, suis père de famille et n’ai plus la force pour certaines choses. Je ne peux plus me permettre de mettre des millions dans un album. Même Adiouza le disais : «tu mets 20 millions dans un album et tu n’as pas 1 million en retour». En tant que femme, elle peut se le permettre, parce qu’elle aura toujours un homme qui va l’aimer et l’épauler. Mais un homme ne peut pas. Sinon, les gens diront à ses enfants : «votre père se rendait partout dans le monde et aujourd’hui, vous n’avez rien». Mes fans, c’est bien beau, mais mes enfants d’abord. J’implore le Bon Dieu pour qu’il m’accorde une longue vie, pas pour moi, mais pour mes enfants. C’est vous dire que Big D, actuellement, c’est une autre personne qui a d’autres priorités et d’autres obligations.

En optant pour des sonorités colorées, plus dansantes, n’avez-vous pas l’impression de vous départir de votre identité de rappeur hardcore ?

Parfois, il est bon de faire des sons club. Les Dj des boîtes de nuit ne mettent pas beaucoup les sons sénégalais. C’est normal, parce qu’en boîte de nuit, il faut mettre des sons dansants, sinon les gens ne vont pas vous écouter. Le conseil que je donne aux rappeurs, c’est de faire des sons club, qui rapportent beaucoup plus en téléchargement.

«Depuis le 23 juin, le rap est devenu politique. Mais, depuis la victoire de Macky Sall, les rappeurs sont obligés de la fermer.»

Le rap, à l’instar de la musique en général, est en crise. Une renaissance est-elle possible ?
C’est vrai qu’après 20 ans, le rap a connu des hauts et des bas. Et depuis le 23 juin, il est devenu politique. C’est devenu plus engagé, mais depuis la victoire de Macky Sall, on est obligé de la fermer. On attend de voir ce que notre président va faire. On n’a pas le choix : on l’a mis là et nous avons vraiment tué l’autre (Abdoulaye Wade, battu lors de la dernière présidentielle, Ndlr). On a fait des campagnes avec lui, on s’est exposé avec lui. C’est vrai qu’on n’était pas pour Macky, mais pour un changement.

Quel regard portez-vous sur le mouvement Y’en a marre ?

La seule chose que je déplore chez Y’en à marre, c’est d’avoir refusé des postes de responsabilités au niveau de l’Etat. Etre aux côtés du peuple, c’est être à l’Assemblée nationale, dans les ministères, pour voir ce qui s’y passe. Je ne dirais pas qu’ils ont failli, mais ils ont raté la plus belle occasion de changer les choses.

Que sont devenus vos rapports avec les membres de votre ex-groupe Yatfu, qui s’est reconstitué ?

On s’appelle souvent. On se voit aussi et on rigole ensemble. Nous gardons de bonnes relations et nous pourrions faire un nouvel album ensemble. Ils me l’ont proposé, mais j’étais sur un projet d’album. On va le faire et ça me fera plaisir.

Quelles sont les véritables raisons de votre séparation ?

Si vous demandez la même chose à Omar Péne et Ismaïla Lô, ils vont vous répondre qu’ils ne s’en rappellent plus. J’ai oublié, je ne garde rien dans le cœur. On me le demande souvent dans les interviews et je réponds toujours pareil. Je suis un gars très secret.

Ce n’était pas une histoire d’argent ?

Nous n’avons jamais eu de problème d’argent. C’était plutôt une histoire de leadership. Quand on est trois leaders et parfois, il y a un qui veut être le chef (il ne termine pas sa phrase). En plus, mon départ au Gabon avait créé un peu de distance entre eux et moi. Quand je suis revenu, après dix mois, on a essayé de repartir ensemble. Il s’est trouvé qu’ils préparaient un album auquel je n’ai participé que pour un son. J’avais fait mon album solo, qui avait très bien marché. Il est compréhensible qu’il y ait après, des frustrations. Il y avait plusieurs autres choses. Quand cela a chauffé, j’ai préféré me retirer.

«La patronne jurait qu’Africa 7, c’était sa télé, mais quand le régime de Wade est tombée, on n’a plus reçu de salaires»

Big D, on ne vous voit plus depuis que vous avez quitté Africa 7. Qu’êtes-vous devenu ?

A un certain moment de la carrière d’un homme, il est important de prendre du recul. Pour moi, c’est quelque chose qui m’a été presque imposé. Heureusement que je m’étais préparé. Je suis un des rappeurs qui marche le plus côté médias, publicités, boîtes de nuit, télévision, etc. Mais les problèmes d’Africa 7 nous ont tous bloqués. Nous ne savions pas que c’était une télévision de l’ancien régime. Pourtant, dès le départ, j’avais demandé à la patronne si la chaîne était celle d’Abdoulaye Wade. Elle m’a répondu que c’était à elle. Le régime de Wade est tombé en mars 2012 et depuis lors, nous n’avons pas reçu de salaire. Pourtant, Africa 7 était bien partie, au point de se faire beaucoup d’amis, mais aussi, des ennemis. Nous sommes tous partis, bien que nous soyons toujours sous contrat. Nous avons saisi la justice.

Vous avez donc l’impression d’avoir été floué par Africa 7 ?

Honnêtement, nous avons été trompés. Imaginez-vous, vous avez un certain train de vie, avec un très bon salaire. Normal, vous prenez des risques et même les banques vous sollicitent pour vous faire des prêts. Dans cette situation, vous cherchez à avancer car, la famille s’agrandit, vous essayez aussi d’acquérir des choses. Et puis tout d’un coup, boum. Vous tombez, pas de salaire, à la fin du mois, plus rien, la patronne s’évapore. Depuis 2012, avant les élections, elle avait deviné l’issue du scrutin. Après, nous avons été expulsés de nos locaux du centre-ville. Là, les problèmes s’enchaînent : des chefs de famille se font expulser, des couples sont bousillés. Le pire, il y eut même un mort, faute de 80 000 f Cfa pour se soigner. Nous avons fait des grèves et le Synpics avait même décidé que l’aide à la presse nous soit versée. Mais, finalement nous n’avons rien reçu. Tout cela a été un choc pour nous tous.

Pourquoi avoir quitté Rdv pour Africa 7 ?

Paix à son âme, Ben Basse Diagne avait cru en moi, en me confiant des responsabilités. Rdv music, c’est moi qui l’ai lancé et ai négocié l’embauche des animateurs de la chaîne. Mais, quand on vous propose le double de ce que vous gagnez quelque part, cela fait plaisir et vous y allez. Après, tout d’un coup, on vous abandonne donc, vous vous sentez trahi. Si vous toquez aux portes, les gens vont dire que vous êtes dans la galère. Pour une question de principe et d’orgueil, je refuse de montrer aux gens que j’ai perdu. Mais, je n’ai perdu qu’une bataille, pas la guerre. La vie est un combat. Tout cela m’a forgé et beaucoup appris de la vie. Aujourd’hui je peux vivre sans la musique, avant je ne vivais que show biz.

Vous parlez souvent de votre mère. Qu’est-ce qui vous lie ?

Je suis le dernier de la famille. J’ai perdu mon père à l’âge de 13 ans, une perte qui m’a assagi. Deux ans après cette perte, j’ai aussi perdu mon frère ainé. Je voyais ma mère toute seule, qui se battait pour maintenir notre niveau de vie. Je sais que si j’ai réussi, c’est grâce à elle. Elle pouvait se remarier, mais non, elle a tenu à élever seule ses huit gosses. Elle pleurait dans sa chambre et ressortait toujours avec le sourire, sans que nous le sachions. Ce sont des choses qui m’ont marqué, au point que j’ai mis fin à mes études, après deux tentatives au Bac. Il fallait que j’aide ma mère. Je souhaite que Dieu nous accorde longue vie, pour que je puisse l’amener à La Mecque. J’ai donné à ma fille le prénom de ma mère et c’était un grand moment pour moi (il pleure). C’est plus fort que moi.

Propos recueillis par
Christine MENDY

Rewmi